Savoir comment signaler un logement insalubre à la préfecture et comprendre la procédure qui s’ensuit, c’est souvent la première question que se posent des familles épuisées, des locataires à bout, ou des travailleurs sociaux qui ne savent plus vers qui se tourner. Nous intervenons régulièrement après que ces démarches ont été engagées – parfois après des mois d’attente, parfois en urgence. Ce que nous voyons sur le terrain, c’est que beaucoup de personnes abandonnent en cours de route, non pas par manque de courage, mais par manque d’information claire. Cet article est là pour combler ce vide.
Ce que la loi entend par logement insalubre
Avant de signaler quoi que ce soit, il faut poser les bons mots sur la situation. Un logement insalubre, au sens juridique du terme, est un logement dont l’état constitue un danger réel pour la santé ou la sécurité de ses occupants. Ce n’est pas une question de désordre ou d’encombrement au sens esthétique – c’est une question de risque concret.
Les causes les plus fréquentes que nous rencontrons : une infiltration d’eau non traitée depuis des années, des moisissures envahissantes sur les murs porteurs, une installation électrique vétuste et dangereuse, l’absence de chauffage fonctionnel en hiver, une infestation de nuisibles (rats, cafards, punaises de lit), ou encore une accumulation massive de déchets organiques qui rend l’air irrespirable. Parfois, plusieurs de ces facteurs se cumulent.
Il existe deux régimes juridiques distincts. Le péril concerne la structure du bâtiment et relève du maire. L’insalubrité concerne les conditions d’hygiène et de salubrité, et relève du préfet, avec l’appui de l’Agence Régionale de Santé (ARS). Dans la pratique, les deux peuvent se chevaucher, et les services communiquent entre eux.
Étape 1 : identifier le bon interlocuteur selon votre situation
C’est le premier point de confusion. Beaucoup de personnes appellent la mairie alors que leur dossier relève de la préfecture, ou inversement. Voici comment s’y retrouver.
Si le problème concerne la structure du bâtiment – fissures importantes, plancher qui cède, façade menaçant de s’effondrer – vous devez contacter la mairie. C’est le maire qui a le pouvoir de police en matière de péril imminent ou ordinaire. Il peut ordonner des travaux, voire l’évacuation du bâtiment.
Si le problème concerne les conditions sanitaires – humidité, moisissures, nuisibles, absence de ventilation, eau non potable, installations défaillantes – vous devez vous adresser à la préfecture, qui mandate l’ARS pour réaliser une visite d’inspection. L’ARS instruit le dossier et soumet ses conclusions au préfet, qui prend ensuite l’arrêté d’insalubrité.
Dans les deux cas, vous pouvez également passer par le service communal d’hygiène et de santé (SCHS) de votre commune si elle en dispose – c’est souvent le chemin le plus rapide pour une première évaluation.
Étape 2 : constituer votre dossier avant de signaler
Un signalement sans preuve est un signalement qui risque de rester lettre morte. Avant d’envoyer quoi que ce soit, prenez le temps de rassembler des éléments concrets.
Commencez par photographier ou filmer l’état du logement de façon systématique. Chaque pièce, chaque désordre visible, avec une date inscrite dans les métadonnées ou en tenant un journal daté. Ces images constituent souvent la pièce maîtresse du dossier.
Rassemblez ensuite tous les échanges écrits avec le propriétaire : courriers, SMS, e-mails, lettres recommandées. Si vous avez signalé les problèmes sans obtenir de réponse, ces traces sont essentielles. Elles montrent que vous avez tenté de régler la situation à l’amiable avant de faire appel aux autorités.
Ajoutez si possible des témoignages de voisins, des rapports médicaux si votre santé a été affectée (asthme aggravé, intoxication, infections respiratoires), et tout constat d’huissier si vous avez pu en faire établir un. Ce n’est pas obligatoire, mais cela renforce considérablement le dossier.
Étape 3 : rédiger et envoyer le signalement
Le signalement peut se faire de plusieurs façons. La plus simple aujourd’hui est d’utiliser la plateforme nationale signal.conso.gouv.fr ou, pour les situations de mal-logement, de contacter directement la DDETS (Direction Départementale de l’Emploi, du Travail et des Solidarités) ou la préfecture de votre département par courrier recommandé avec accusé de réception.
Votre courrier doit mentionner : votre identité et vos coordonnées, l’adresse exacte du logement concerné, le nom et les coordonnées du propriétaire si vous les connaissez, une description précise et factuelle des désordres constatés, les démarches déjà effectuées auprès du propriétaire, et la liste des pièces jointes. Restez factuel. Pas besoin de dramatiser – les faits parlent d’eux-mêmes.
L’ARS, une fois saisie, dispose en théorie d’un délai de deux mois pour instruire le dossier et réaliser une visite. En pratique, ce délai varie selon les régions et la charge des services. Si vous n’avez pas de nouvelles au bout de six semaines, une relance écrite est tout à fait légitime.
Ce qui se passe après le signalement : la procédure d’insalubrité
Une fois le signalement enregistré, un inspecteur de l’ARS ou du SCHS vient visiter le logement. Cette visite est contradictoire : le propriétaire doit en être informé et peut être présent. Le rapport d’inspection est ensuite transmis au préfet.
Si l’insalubrité est confirmée, le préfet peut prendre deux types d’arrêtés. L’arrêté d’insalubrité remédiable impose au propriétaire de réaliser des travaux dans un délai fixé – généralement entre six mois et un an. L’arrêté d’insalubrité irrémédiable constate que le logement ne peut pas être rendu salubre et entraîne une interdiction définitive d’habiter.
Dans les cas les plus graves – danger immédiat pour la vie des occupants – le préfet peut prendre un arrêté d’insalubrité avec urgence, qui impose une mise en sécurité dans un délai très court, parfois 24 ou 48 heures.

Les droits du locataire pendant toute la procédure
C’est souvent la question qui angoisse le plus les personnes qui nous contactent : si je signale, est-ce que je vais me retrouver à la rue ? La réponse est non – et la loi est claire sur ce point.
Pendant toute la durée de la procédure, le propriétaire ne peut pas vous expulser. Mieux encore, si un arrêté d’insalubrité est pris, le propriétaire est tenu d’assurer votre relogement temporaire ou définitif, selon la nature de l’arrêté. Si le logement est déclaré irrémédiablement insalubre, il doit vous proposer un relogement adapté à votre situation familiale.
Pendant les travaux imposés par un arrêté remédiable, votre loyer peut être suspendu ou réduit. Le tribunal judiciaire peut être saisi pour faire valoir ce droit si le propriétaire refuse de l’appliquer. Des associations comme la CLCV ou des permanences juridiques gratuites (maisons de justice, ADIL) peuvent vous accompagner dans ces démarches.
Si vous devez quitter le logement temporairement, le propriétaire doit prendre en charge les frais d’hébergement. Si il ne le fait pas, c’est la commune qui se substitue à lui – et qui se retourne ensuite contre lui pour récupérer les sommes engagées.
Quand la situation dépasse le cadre réglementaire seul
Nous intervenons souvent dans des situations où la procédure administrative a bien fonctionné – l’arrêté a été pris, les travaux ont été ordonnés – mais où il reste un chantier humain et matériel considérable à gérer. Un logement déclaré insalubre après des années d’accumulation ou de négligence ne redevient pas habitable par la seule vertu d’un arrêté préfectoral.
Il faut parfois vider entièrement le logement avant même que les artisans puissent intervenir. Il faut traiter les nuisibles, désodoriser les murs imprégnés, éliminer les déchets biologiques accumulés. C’est ce que nous faisons, en lien avec les familles, les tuteurs, les bailleurs sociaux et les services sociaux. Nous avons accompagné des situations qui ressemblaient à ce que décrit l’article sur les partenariats mis en place lors de la journée PTSM 83 pour remettre en état un logement très insalubre – des situations où la coordination entre acteurs fait toute la différence.
Nous avons aussi vu des cas où l’insalubrité était directement liée au syndrome de Diogène d’un occupant. Dans ces situations, le signalement à la préfecture est parfois déclenché par un voisin ou un bailleur, sans que la personne concernée en soit informée ou comprenne ce qui se passe. Ces cas demandent une approche particulièrement délicate, que nous évoquons dans notre article sur ce qui s’est passé à Corbeil-Essonnes et comment éviter qu’un tel drame ne se reproduise.
Ce que nous conseillons à ceux qui hésitent encore
Signaler un logement insalubre n’est pas trahir son propriétaire. Ce n’est pas non plus s’exposer à des représailles légales – la loi vous protège. C’est exercer un droit fondamental : celui de vivre dans un logement digne.
Si vous êtes bailleur et que vous découvrez qu’un logement de votre parc est dans un état préoccupant, les obligations du bailleur face à un logement encombré vous concernent directement – agir rapidement vous protège aussi juridiquement.
Si vous êtes travailleur social, tuteur ou curateur et que vous gérez la situation d’une personne vulnérable dans un logement dégradé, n’attendez pas que la situation devienne irrémédiable. Plus le signalement est précoce, plus les options restent ouvertes – pour le logement comme pour la personne.
Nous ne sommes pas des juristes et nous ne nous substituons pas aux services de l’État. Mais après des centaines de chantiers dans toute la France, nous savons une chose : les situations les plus difficiles à traiter sont celles où personne n’a osé alerter à temps. La procédure existe, elle fonctionne, et elle protège les personnes les plus fragiles.
Si vous avez besoin d’un regard terrain sur la situation d’un logement – pour évaluer l’ampleur d’un chantier de remise en état, préparer une intervention avant travaux, ou simplement savoir par où commencer – contactez-nous. Nous intervenons dans toute la France, et nous avons l’habitude de travailler en coordination avec les services sociaux, les ARS et les bailleurs.
